Découverte

Le CATTP de Saint Marcel «Le Pré-en-Bulle»

A quoi sert la psychiatrie de secteur si ce n’est à rejoindre le patient là où il est ?

Jeune à partir de 18 ans ou adulte

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Saint Marcel, un point d’aurore…


Dans l’accompagnement thérapeutique quotidien proposé aux personnes schizophrènes, nous sommes les témoins impuissants de ces angoisses archaïques qui altèrent si gravement tout lien social. Pour Jean Oury, le «lieu où s’origine ce vécu d’enfer schizophrénique se situe derrière un miroir qui ne jouerait pas son rôle de miroir : un rôle de rassembleur de corps éparpillé, dissocié, sous l’œil bienveillant de l’Autre».

Ce point situé derrière le miroir, Jean Oury le nomme «point d’horreur», faisant ainsi référence au Réel, lieu de l’impensable et de l’impossible. Et il propose, pour aider ces patients, de «penser des points d’accueil qui se situent à l’opposé du point d’horreur qu’il nomme «points d’aurore», espaces du dire, espaces de possibles rassemblements précaires de l’image du corps».
Telle est, me semble-t-il, la fonction essentielle d’un CATTP, Centre d’Accueil Thérapeutique à Temps Partiel : un espace du dire, un lieu contenant, au plus près des patients qui fréquentent assidument notre CMP, un lieu inscrit dans leur quartier où ils vont pouvoir déposer des petits bouts d’eux-mêmes en toute sécurité, l’équipe soignante et l’institution dépositaires de ce transfert multiple veillant à jouer le rôle d’un miroir qui «réfléchit» convenablement avant d’agir… pour mieux rassembler.
Le CATTP de Saint Marcel «Le Pré-en-Bulle» a ceci de particulier qu’il se situe au sein du CMP, à savoir dans notre « cuisine/salle de réunion/salle de premier accueil infirmier parfois », un lieu minuscule et multifonctionnel où les limites spatio-temporelles sont toujours à redéfinir, où la plasticité psychique et l’adaptabilité des soignants est rudement mise à l’épreuve. Une bulle, toute petite, fragile, prête à éclater. Comme annoncé par son nom ce CATTP, par les contraintes spatiales qui sont les siennes, dès sa conception, avait vocation à sortir des murs. Il ne pouvait être que le préambule d'un ailleurs plus propice à nos déambulations créatives et soignantes. Un préambule et un « pré-texte » pour résister à l’enfermement psychotique et asilaire.
Nous avions, pour porter notre rêverie hors les murs, en plus de notre désir soignant, en plus d’un projet soutenu par l’équipe pluridisciplinaire, un allié de taille : tout un village !! Notre petit «Saint Alban» à nous ! Un village tout plein de fous alliés, désireux de respirer «le-grand-air-de-la-vraie-vie-du-dehors», de ces hommes et de ces femmes qui se veulent acteurs de leur soin et dont nous avons le souci de ne pas déresponsabiliser. A Saint Marcel, il y a aussi tout plein de commerçants qui les fréquentent, comme ça, l’air de rien, parce qu’ils en sont familiers ! Eux aussi sont nés ou habitent à la Rouguière, à Air Bel et le village de Saint Marcel. Ils savent ce que cela fait de vivre «rue des Crottes». Ils l’ont lu dans les yeux des autres. Les moqueries, ils connaissent. La misère comme les bizarreries, ils les connaissent depuis toujours et la fréquentation au long court de l’étrangeté vous rend familier de la langue du pays. La coiffeuse comprend presque tout de la langue schizophrène. Elle coiffe et s’applique, même quand ils puent. Elle s’étonne à peine quand certains s’en vont avec la moitié de la tête rasée ou qu’une jeune femme lui explique que ce n’est pas elle, là, dans le miroir. Elle leur offre le café, les laisse jouer de la guitare. Chez Momo l’épicier, il n’est pas rare de trouver Monsieur S. assis sur une chaise au milieu du magasin, «gardant la boutique» pendant que le propriétaire va prendre son café. Et quand ça déborde, on appelle la police mais c’est sans rancune !
Pouvions-nous rester en marge de cette « constellation soignante » ? A quoi sert la psychiatrie de secteur si ce n’est à rejoindre le patient là où il est : au bar, sur le terrain de boule ? L’accueil café dans la cuisine du CATTP, oui, bien sûr, car on s’y tient au chaud, on y est entre nous, le lieu est fraternel, on s’y rassure. Le cinéma, les expos, le bowling, certes ! Les patients conquièrent leur autonomie, peu à peu, ils se «frottent» au monde. Mais la pétanque au boulodrome de St Marcel et l’atelier d’écriture au bar de l’Eden allaient devenir nos «terres de mission», points d’aurore enthousiasmants.
Fin 2016, avec la venue de nouveaux infirmiers, l’équipe du CATTP a réfléchi à la mise en place d’une activité Pétanque. Il s’agissait de trouver des patients et des infirmiers intéressés, un créneau horaire (dur, dur…), un lieu pour nous accueillir (un boulodrome proche) et un budget pour acheter des boules (budget socio). Début 2017, les patients proposent d’acheter eux-mêmes leur propre triplette. Un terrain proche du CATTP est d’accord pour nous recevoir.
Début mars, les lundis après-midi, l’atelier démarre enfin avec aussitôt un franc succès. Un petit groupe assidu se constitue, auquel se joignent, de temps à autre, des patients moins présents au CATTP.
Le groupe s’entend bien, les patients se consultent, s’entraident dans un bon esprit d’équipe. L’ambiance est même souvent joyeuse, d’autant que le terrain, constitué de nombreux obstacles (cailloux, branches, feuilles…), nous réserve de belles surprises boulistiques ! Il est ainsi impératif de s’adapter au terrain puisque le contraire n’est pas envisageable.
Mais le manque d’effectif infirmier revient à l’assaut régulièrement et là, surprise, le groupe continue malgré tout, indépendamment de tout encadrement soignant. Des numéros de téléphone sont échangés, des rencontres conviviales chez les uns et les autres voient le jour autour d’un café pour programmer les futures parties. Les activités extérieures du jeudi après-midi soumises aux mêmes contraintes d’effectif sont parfois annulées…et aussitôt remplacées de façon tout à fait spontanée et autonome par les patients qui organisent alors des parties de pétanque.
Certains se piquent au jeu, organisant des parties jusqu’à quatre demi-journées par semaine, s’achetant du matériel et se renseignant sur les règles de compétition. A l’accueil café, le mardi matin, nous parlons des parties de la veille et organisons les prochaines.
Au final, les patients se sont emparés du projet très rapidement et portent cette activité assidûment. Les soignants, eux, encadrent avec parcimonie cet atelier avec une présence infirmière en pointillé sur le terrain.
Quant à l’atelier Ecriture, le bar de l’Eden (oui oui c’est de la pub !!) nous accueille maintenant depuis un an. Le jeudi de 10h30 à 11h30. Vient qui veut! Les patients y sont depuis longtemps chez eux parce que c’est la première porte à droite en sortant du CMP ! Audrey nous accueille avec son bon sourire. Elle baisse le son de la TV et débranche le flipper. Elle fait attention aux entours, elle soigne l’ambiance comme il se doit quand on a tout compris à la psychothérapie institutionnelle !! Il y a là les «habitués», ceux qui donnent l’impression de se soigner «autrement». Nous les invitons systématiquement et nous ne désespérons pas de les voir écrire un jour avec nous. Il y a aussi des patients du CMP, étonnés de nous voir là devant notre grenadine, à nous lire nos belles histoires et à nous émerveiller de nos trouvailles, de nos bons mots. Ils hésitent encore. Et il y a notre groupe. Encore trop peu nombreux mais ouvert. Ouvert à l’autre, ouvert au monde. Il faut être trois pour une rencontre, dit Jean Oury : deux personnes et la parole ! Cette parole-là a quelques trous bien sûr. Mais nous espérons avec Maurice Blanchot qu’elle participe, même un tout petit peu, à la révélation d’autrui L’Eden est un petit paradis d’avant le chaos des origines, un point d’aurore qui participe pleinement au soin. Un lieu de paraître -de par-aître (aître = atrium) ou de par-être- comme aimait à le dire Jean Oury, c’est-à-dire un nouvel atrium où l’être par la parole trouve une place d’Homme et joue sa part sur la scène du monde.
Quand certains hésitaient devant l’ampleur de la révolution à accomplir, Nelson Mandela répondait: «pour qui vous prenez-vous pour croire que vous ne serez pas à la hauteur ?!». 


Marie-Hélène VERNET, Psychologue
Avec la participation de l’équipe soignante du CMP/CATTP